L’illustration médicale vue de Toronto

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La parole à
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Yvan Freund, enseignant de l’atelier de Didactique visuelle, responsable de la spécialisation en Didactique médicale s’est rendu à Toronto du 9 au 19 Avril 2015 afin de présenter l’atelier de Didactique visuelle et la HEAR et d’envisager les collaborations entre nos deux formations. Il nous rapporte ici le témoignage de son séjour.

L’illustration médicale moderne provient d’Amérique du Nord

L’anatomie est depuis son origine accompagnée d’une iconographie riche et didactique. Cependant, la notion d’un l’illustrateur complètement spécialisé dans la représentation du corps humain n’intervient que tardivement.
L’identification du métier d’illustrateur médical, destiné à produire des images au service de la médecine apparaît aux États-Unis au début du XXe siècle. Nous pourrions la situer à la création en 1911 par le Docteur Max Brödel du premier département académique d’illustration médicale à Johns Hopkins School of Medicine à Baltimore aux États-Unis. Cet établissement, Department of Art as Applied to Medicine, existe toujours.

Historique de la Biomedical Communications (BMC) de Toronto
La BMC a été fondée en tant que programme académique à l’Université de Toronto en 1945. Le programme a évolué au cours du temps et s’établit au niveau de Master of Science depuis 1994.
En 1925, Maria Torrence Wishart (1893-1983), une ancienne étudiante de Max Brödel, fonde à l’université de Toronto une unité d’illustration médicale : Department of Medical Art Service. Il s’agit de proposer des services d’illustration, mais pas encore de formation universitaire.
En 1939, le Docteur J.C.B Grant commence l’élaboration d’un atlas anatomique. En effet, les ouvrages d’anatomie provenaient d’Allemagne et avec la guerre, l’approvisionnement de ces ressources aux universités américaines était coupé. Le Dr Grant répondait ainsi à ce besoin. Le registre d’iconographie qu’il a choisi est intéressant. Avant-guerre, les livres allemands décrivaient une anatomie où chaque système (musculaire, osseux, vasculaire, nerveux etc.) était dévoilé séparément. Grant’s Atlas of Anatomy fonde son approche sur l’observation directe de dissections et préparations anatomiques où ces systèmes coexistent. C’est donc un ouvrage dont l’approche est plus pratique que théorique. La représentation montre clairement l’origine cadavérique des préparations, allant dans une direction contraire des corps idéalisés et plus abstraits utilisés par l’iconographie allemande. L’atlas de Grant est toujours une grande référence contemporaine en anatomie. Il est riche en images, réalisées à la poudre de carbone en noir et blanc, dans un registre de dessin d’observation réaliste très proche des dissections. Une équipe d’illustrateurs médicaux basée à Toronto, anciens étudiants de Max Brödel, dont M.T. Wishart faisait partie, ont travaillé sur ce projet durant toute la guerre. Les planches originales du livre sont conservées dans les locaux de la BMC. Les préparations anatomiques qui ont servi de base d’observation de ces images sont également accessibles aux étudiants dans un musée pourvu d’un espace de travail, le Grant’s museum, à l’université de Toronto. L’ensemble, les pièces anatomiques et les illustrations associées, constitue un matériel pédagogique exceptionnel d’apprentissage de l’anatomie.
Suite à la publication et au succès de ce livre d’anatomie, M.T. Wishart fonde en 1945 un cursus d’illustration médicale de trois ans à l’université de Toronto, sous le nom de Art as Applied to Medicine (AAM). L’unité change de nom en 1994 pour Biomedical Communications lorsqu’elle obtient le droit de délivrer un Master of Science. Il est actuellement dirigé par Nicholas Woolridge.

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Photo du workshop

Master of Science in Biomedical Communication
Le Master of Science in Biomedical Communications est une formation qui croise les disciplines des arts visuels, de la médecine, des sciences de la vie et de la communication. C’est un cursus universitaire de deux ans, basé sur 17 cours articulés autour d’un projet de recherche (Master’s Research Program). La formation se fonde sur la transmission d’un savoir scientifique et médical par différents médias, en particulier visuels.
Ce programme fait partie des cinq formations nord-américaines accréditées par la Commission on Accreditation of Allied Health Education Programs (CAAHEP). Il s’agit d’un organisme qui évalue et valide les formations scientifiques des universités des États-Unis et du Canada. L’illustration médicale s’inscrit dans ce contexte comme une discipline scientifique.
Les diplômés ont la possibilité de devenir des illustrateurs médicaux certifiés (Certified Medical Illustrator), ce qui est évalué par un organisme spécialisé : Board of Certification of Medical Illustrators. Cette certification est indépendante du cursus universitaire et peut être obtenue à n’importe quel moment.
La BMC est rattachée à l’équivalent de la faculté de médecine à l’université de Toronto. Elle dépend également de la faculté de biologie. C’est une différence majeure avec l’illustration médicale en France dont le domaine de rattachement est artistique.
À l’instar des formations universitaires anglo-saxonnes, les étudiants payent des droits d’inscription d’un montant élevé en comparaison à la France, de l’ordre d’une dizaine de milliers de dollars par an.

Des scientifiques formés à la communication visuelle
Les étudiants qui souhaitent rejoindre ce Master doivent posséder l’équivalent d’un cursus de 4 ans dans un domaine scientifique. Ils sont également sélectionnés sur la base d’un dossier de travaux plastiques démontrant leur maîtrise de la communication visuelle et du dessin. Cependant, cet aspect graphique n’est pas besoin d’être validé par un diplôme ou une certification délivré par un établissement artistique. L’équivalence ne se calcule que sur le parcours scientifique, une autre différence fondamentale avec nos approches en France. Nous formons ici des artistes aux aspects scientifiques de l’illustration médicale, notamment l’anatomie. À Toronto, c’est l’inverse, les étudiants ont une formation scientifique qu’ils approfondissent parallèlement à l’acquisition des compétences plastiques et de communication.
Le point culminant de la formation est l’élaboration par chaque étudiant d’un projet de recherche scientifique, mené en collaboration avec des experts. Ce projet traite avec la même exigence les aspects de contenu scientifique, rédigés directement par l’étudiant, que les aspects de rendu graphique et de transmission de savoir. 

De nombreux exemples sont visibles sur le site internet de la BMC.

Les illustrateurs médicaux apprennent l’anatomie par la pratique de la dissection
Aux États-Unis et au Canada, l’apprentissage de l’anatomie fait l’objet d’une formation intensive appelée : gross anatomy. Les facultés de médecine organisent cet enseignement pour leurs propres étudiants mais également pour les étudiants en illustration médicale. Pendant ces onze semaines d’immersion entièrement consacrées à l’anatomie, les étudiants apprennent les notions théoriques et les mettent en pratique immédiatement en disséquant des corps. À l’issue de cette période, souvent très marquante pour les participants, une évaluation a lieu. Il est à noter que les étudiants en médecine doivent obtenir une note de 60% (de réponses justes) pour réussir l’examen, alors que les illustrateurs médicaux doivent obtenir 70%. L’exigence est donc supérieure pour eux, tant l’anatomie est considérée comme une discipline fondamentale pour l’illustration médicale.
Cinq mois après le gross anatomy, les étudiants se réunissent avec les familles de ceux qui ont donné leur corps à la science pour permettre les dissections. Une rencontre et une cérémonie ont lieu dans le but de favoriser la compassion et le respect.
La commission d’accréditation des programmes de santé (CAAHEP) juge indispensable le gross anatomy et donc la pratique de la dissection, à tous les établissements nord américains qui enseignent l’illustration médicale.

Débouchés professionnels
Toronto concentre une bulle d’illustrateurs médicaux qui constitue une communauté économique dynamique, dont l’essor crée et entretient un marché. Les étudiants s’insèrent donc assez facilement dans cet environnement professionnel favorable. Plutôt que de devenir indépendants, ils se lancent plus volontiers dans la création d’entreprises. Le métier d’illustrateur médical est plus connu et plus institutionnalisé en Amérique du Nord, en conséquence il est davantage sollicité qu’en France.

L’équipe pédagogique
Ses membres ont le statut et les activités de professeurs d’université, de maître de conférence ou d’enseignants chercheurs, si l’on veut trouver des équivalents français afin mieux les identifier. La plupart sont employés par l’université à plein temps et disposent d’un bureau dans les campus de la BMC. Ils mènent leurs travaux de recherches, parallèlement à leur temps à l’enseignement. Les étudiants partageant ces même locaux pour travailler, ils sont par conséquent facilement accessibles.
L’équipe est pluridisciplinaire, les enseignants sont spécialisés dans certains domaines. Voici quelques exemples de profils choisis parmi les professeurs que j’ai directement côtoyés durant mon séjour :
– Shelley Wall : histoire de l’illustration médicale, illustration de la pathologie, méthode de recherche et de documentation dans la communication médicale.
– Dave Mazierski : paléontologie, production de médias et d’illustrations numériques, évolution historique de la pratique de l’illustration médicale
– Leila Lax : projets de recherche scientifique, e-learning, illustration médicale légale et processus d’élaboration d’illustrations utilisables en tant pièce juridique dans une cours de justice.
– Nicholas Woolridge : directeur de la BMC, animation et simulation de la biologie cellulaire, incluant une approche par la modélisation en 3D. Visualisation de données et d’informations.
L’équipe complète est décrite sur le site de la BMC.

La bibliothèque universitaire de Toronto
Toronto est réputée pour la nombre et la qualité des ouvrages disponibles pour les étudiants, surtout dans le domaine des sciences. La Fisher Rare Book Library dispose d’une grande collection de livres anciens, dont un exemplaire que j’ai pu feuilleter de la deuxième édition du De humani Corporis fabrica, annotée par Vésale lui-même en vue d’une troisième édition qu’il n’a jamais eu le temps d’achever.

Critics week
À l’issue de la fin du second semestre, un temps d’échange et d’évaluation a lieu avec les professeurs, auquel j’ai pu assister le 15 avril. Les étudiants sont visiblement bien formés à la prise de parole en public car ils ont une capacité notable à se présenter avec aisance et à expliquer clairement leur travail. Les professeurs semblent plus enclins à souligner les qualités du travail des étudiants que d’insister sur ce qui ne fonctionne pas. Les étudiants ont tous une formation scientifique. Cela se ressent sur la qualité de l’approche documentaire et du traitement du contenu.
À l’issue de cette matinée, j’ai présenté la HEAR aux étudiants et professeurs, l’atelier de Didactique visuelle et notre approche singulière de l’illustration médicale. J’ai également présenté mon travail d’illustrateur médical indépendant.

Workshop de body painting
C’est un workshop que j’organise dans le cadre des cours d’anatomie artistique à Strasbourg, nous avons convenu avec Shelley Wall de faire une cession avec les étudiants de la BMC de Toronto.Le workshop consiste à peindre les muscles superficiels du thorax sur un modèle. C’est un prétexte à la mise en pratique de l’anatomie musculaire en en faisant l’expérience par l’observation et la palpation directement sur le vivant. Shelley Wall a organisé la séance dans un vaste auditorium avec un modèle professionnel. Les étudiants ont tous été formés à l’anatomie lors du temps fort de gross anatomy. Ils ont trouvé intéressant et complémentaire de confronter leur pratique de l’anatomie par la dissection à cette exploration sur le vivant.

bodypainting_workshop

Des photos et une vidéo du workshop sont disponibles sur la page internet suivante.

Développement des échanges
L’objectif principal de cette mobilité enseignante consistait à renforcer les échanges avec la BMC de Toronto. Madeline Spacher, étudiante en Didactique visuelle, y passe actuellement son second semestre. Nous souhaitons faire en sorte que des étudiants de la BMC puissent également venir à l’atelier de Didactique visuelle, sans doute sur une plage de temps plus courte. Nous aurons le plaisir d’accueillir Shelley Wall prochainement et nous développerons un projet commun, amorce d’une collaboration que nous comptons bien rendre durable.

mai 2015, Yvan Freund