La boîte kilomètre / Un dispositif itinérant pour diffuser les récits

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Réalisations Curiosités
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Militer et s’engager : des enjeux sociaux désormais centraux dans les pratiques de design. De plus en plus de designers repensent la médiation dans des territoires éloignés des centres urbains, pour donner la parole et des modèles de représentation à celles et ceux souvent invisibilisé.e.s. C’est cette voie qu’explore le jeune collectif Kilomètre, en offrant aux femmes vivant en milieu rural un espace d’expression et d’échange autour de leur quotidien, à travers des outils de médiation et d’identification.

Le collectif
Le collectif Kilomètre est représenté par cinq femmes : Alice, Clémence, Lucille, Pauline et Clélia, qui unissent leur savoir-faire pour envisager des projets pluridisciplinaires (design graphique, illustration, motion design, scénographie, médiation, espace). Elles se sont rencontrées lors de leur master 2 Design Création, Projet, Transdisciplinarité, proposé par le Cnam (Conservatoire national des arts et métiers) en 2024. Leur collaboration a commencé par cette envie commune d’aborder le militantisme et l’engagement. Au fur et à mesure de leur recherche, elles en sont venues à relever un manque d’information sur la condition du féminisme en milieu rural. Accompagnées par Pauline Escot, elles ont monté un objet de médiation pour informer sur ce sujet.

Le projet
Dans le cadre de leur master, le collectif a imaginé un outil de médiation sous forme de boîte mobile contenant plusieurs objets. L’objectif de la boîte est de retranscrire des témoignages afin de sensibiliser sur le rôle et les conditions de vie des femmes en milieu rural. Cette boîte s’adresse aux habitants des zones rurales, majoritairement les femmes. Le but étant de placer cet objet dans les mairies, dans les bibliothèques. La boîte est pensée itinérante pour pouvoir médiatiser ces enjeux au sein de milieux ruraux variés. Lors d’un entretien avec Célia et Alice, toutes deux membres du collectif, je leur demandais pourquoi avoir réalisé une boîte itinérante et pas une exposition : « C’était trop de travail par rapport au temps qu’on avait. On avait quoi ? Deux mois ? Trois mois ? Et puis, la boîte, à une échelle plus réduite, est bien plus simple à transporter dans des lieux où, même en notre absence, les gens peuvent l’installer sans difficulté. (…) À l’inverse, une exposition nécessiterait des consignes d’installation précises et impliquerait des coûts de transport plus élevés. » me rapporte Célia.

Après avoir donné la parole à une quarantaine de femmes, le collectif a immiscé son projet. La boîte kilomètre est une mallette en bois. Elle contient 5 dispositifs : des cartes, un manifeste, une bande dessinée, une maquette et des cartes postales. Lorsque l’on ouvre la boîte, on y trouve L’Oracle, qui est l’ensemble de cartes en bois gravé pour mettre en avant des termes forts reliés au quotidien de ces femmes, tels que révolte, réseau, stéréotype. On peut aussi lire la bande dessinée intitulée Les passeuses de messages, réalisée à plusieurs mains, elle aborde l’engagement féministe. Vous serez peut-être aussi attiré par des témoignages marquants retranscrits sur des cartes postales tels que « Suis-je légitime ? ». Enfin, il est aussi possible de déplier le manifeste pour comprendre ce qui anime le collectif. Une fois tous ces objets découverts, la boîte se transforme et s’ouvre pour laisser place à une maquette de jeu nommée Où est la patronne ?, que nous allons détailler.

Le plateau de jeu
Le collectif Kilomètre a imaginé ce plateau de jeu en s’inspirant du village de la Nièvre où elles ont effectué une résidence durant deux semaines. On retrouve le village à la fois par la carte mais aussi dans le fond, qui reprend les témoignages récoltés. En utilisant l’outil de la cartographie, elles tentent de replonger le public à l’échelle du village pour redonner de la visibilité à celles qui font tourner le village. Le plateau met en avant leur quotidien à travers des lieux publics, professionnels et intimes (l’école, la pharmacie, la banque, la mairie, la maison), et sous-entend les rôles endossés et parfois invisibilisés par les femmes (soigner, organiser, réparer, transporter). Le collectif a donné une place importante à la voiture dans ce jeu, qui occupe le rôle du pion, pour montrer son caractère indispensable. En milieu rural, la voiture relie mais isole aussi. Ce plateau invite à rejouer le quotidien de ces femmes, pour comprendre.

Dans la forme, le plateau en bois contient des bâtiments en bois. Une route centrale est représentée en noir avec des nombres. Tandis que des cases roses (étapes à passer impérativement) et bleues (cases bonus ou malus) présentent des actions sur le principe du jeu de l’oie, telles que « Il n’y a que des hommes dans le café, vous vous sentez mal à l’aise. Vous repasserez au prochain tour. » La règle du jeu est simple : « Avancez d’autant de cases que le nombre indiqué sur le dé et tentez de rentrer chez vous le plus vite possible en atteignant la case 50. Pour y accéder, le nombre de votre lancer doit correspondre exactement au nombre de cases restantes. Sinon, reculez d’autant de cases excédentaires au nombre nécessaire pour finir. Le/la premièr.e arrivé.e sur cette case a gagné. »

L’application de l’objet itinérant
L’impact recherché par le projet était clair : susciter le débat, encourager la discussion, provoquer l’échange. Un objectif atteint, comme l’a constaté le collectif lors de la présentation de la boîte à Clamecy, dans la Nièvre, lieu de leur résidence.
Sur place, les femmes se sont emparées de cet outil manipulable pour expérimenter et partager leurs expériences, leurs parcours, parfois même des fragments intimes de leur vie qu’elles n’auraient sans doute pas livrés autrement. La boîte a ainsi joué son rôle de catalyseur de parole, favorisant la cohésion et le partage. Mais l’impact ne s’est pas arrêté là : elle a aussi suscité la curiosité des hommes, pourtant plus difficiles à aborder au moment de la collecte des premiers témoignages. Alice raconte : « À chaque fois qu’on essayait de parler de la condition des femmes, les hommes nous répondaient : “Ah d’accord, je vais en parler à ma femme.” Et on leur disait : “Non, justement, on aimerait aussi en discuter avec vous.” Ils étaient très réticents, comme s’ils ne se sentaient pas concernés. »

Sources
@collectif_km
Le manifeste