Bunpei Yorifuji : dessiner l’abstraction

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Réalisations Curiosités
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En parallèle de son travail de directeur artistique, d’illustrateur et de designer graphique, Bunpei Yorifuji dessine une série d’ouvrages didactiques mêlant dessin et humour. Il aborde des thématiques variées comme le tableau périodique ou la mort. Ici, à travers deux de ses ouvrages, je viens analyser ses méthodes pour comprendre comment, avec légèreté et humour, il arrive à faciliter la compréhension du grand public sur des sujets aussi abstraits.

La Vie merveilleuse des éléments, 2018
Ce livre propose une version illustrée, pédagogique et décalée du tableau périodique de Mendeleïev. Grâce à une personnification de chaque élément, on vient facilement comprendre en un coup d’œil son fonctionnement et ses particularités. Sa coupe de cheveux, sa corpulence, ou encore ses vêtements viennent faire un parallèle mnémotechnique et amusant à ses caractéristiques chimiques.
L’échelle de l’esprit, ressentir les nombres par le dessin, 2021
L’auteur questionne notre rapport aux nombres, notre difficulté à les visualiser et à les ressentir. Il propose de nouveaux outils de mesure, et des manières de se rendre compte des quantités en les rapprochant d’une réalité plus palpable comme la paume de la main.

Les illustrations réalisées par Bunpei Yorifuji pour ces deux livres sont d’un style graphique « fait main », majoritairement composé de lignes et d’aplats colorés. Les lignes ne sont pas parfaitement droites, on sent la patte graphique et le travail manuel de l’illustrateur. Ce style qui ne semble pas technique est accessible, humain, bienveillant et complice. Le ton imaginaire et humoristique que prend l’illustrateur dans ses textes, mais aussi ses dessins contribuent également à leur attrait. On ne peine pas à rentrer dans le contenu, il nous attire par sa fraîcheur et son aspect visuel léger et doux qui imprègne à son tour le sujet abordé.
Cet esprit fait main, épuré et accessible n’empêche pas le livre d’arborer une esthétique de beau livre, et appuie même sa préciosité. Les couleurs apportent une douceur, une envie de se plonger dans le contenu. Elles sont également limitées à quelques camaïeux de jaunes, marrons, vert et bleus. Elles sont disposées avec parcimonie pour distinguer des zones, mettre en avant des informations et faire des liens directs entre elles. Elles servent l’information et l’envie de la lire.
Il peut être parfois difficile d’entrer dans des sujets scientifiques comme ici les nombres et les éléments, et le style graphique vient donner envie de s’y plonger, par son accessibilité, son humour, son esthétique épurée.

On retrouve une harmonie texte-image, mais l’image dirige. Dans ces ouvrages, le texte et l’image mènent une relation d’harmonie, où les deux se fondent et se mélangent dans les pages grâce à un traitement graphique similaire. L’image prend tout de même le dessus sur le texte en termes de quantité et de hiérarchie visuelle. Le texte s’intègre au dessin, il vient presque illustrer ce que l’image ne peut pas dire, ce qui crée un renversement des rôles habituels. L’image vient dire en un coup d’œil et n’a pas besoin de traduction, ce qui permet une inclusivité plus directe.

Bunpei Yorifuji vient rapprocher des notions abstraites, de notions plus palpables.
Dans La Vie merveilleuse des éléments, on trouve le principe de la personnification. Un élément abstrait devient une personne, avec des attributs physiques, un caractère, des accessoires, une histoire… Cela permet au lecteur de se rapprocher de cet élément, comme s’il était une personne. En lui imaginant une personnalité, on vient construire une forme de relation avec ce personnage fictif. On en comprend le mécanisme, en faisant des parallèles avec des mécanismes humains. Chaque forme physique que prennent les personnages, de la coupe de cheveux jusqu’aux accessoires ont une signification et font le lien avec une caractéristique qui n’est pas matérielle et palpable. En visualisant et en faisant un parallèle avec une réalité humaine, le lecteur ramène un élément qui lui était abstrait dans son monde réel et familier.
Dans L’échelle de l’esprit, ressentir les nombres par le dessin vient également raccrocher des notions abstraites à des notions plus concrètes et palpables. Il vient par exemple associer une proportion à l’échelle d’un pays à l’échelle d’un doigt ou d’une main, ou encore comparer une quantité qui est trop grande pour que l’on puisse l’appréhender en matière d’espace, à un contexte et un contenant.

Cette idée de rendre palpable une notion abstraite me fait penser au projet de Stéfanie Posavec, notamment son collier Touching Air, qui permet de ressentir matériellement et par les sens la pollution de l’air sur une semaine. Plus l’élément est lourd et pointu, plus il y a eu de particules dans l’air à ce moment-là. On vient ressentir le poids d’un aspect néfaste.

L’usage de la métaphore, de l’imagination et de l’humour sont un coup de pouce à la compréhension et à la mémorisation. Ces techniques permettent non seulement de mieux comprendre et d’appréhender ce que cela représente, mais aussi de retenir, et de se souvenir. Cela amène des connexions, l’intérêt apporté par l’humour et le ton imaginaire devient un moyen mnémotechnique.

Dans le numéro 266 d’Étapes, spécialisé sur les images didactiques, Bunpei Yorifuji est interviewé par Marion Bothorel, qui lui demande :
« Comment transformer des données brutes en informations attractives ? »
À cela, il répond « Il y a plusieurs méthodes, mais la plus importante consiste à dessiner “la forme de la pensée”. Par exemple, avec le terme hiérarchie, vous imaginez une forme triangulaire. Toutes les informations possèdent une “forme de la pensée” préliminaire. Ce type de schéma facilite la transmission du message ou la compréhension du contenu des informations. Si un dessin communique le concept de hiérarchie grâce à un rond au lieu d’un triangle, il contribue à réfléchir sur ce terme d’un nouveau point de vue. Ne pensez-vous pas que ce serait drôle s’il existait une hiérarchie ronde et toute molle? Quand une illustration exprime d’une façon convaincante un tel changement de point de vue, il devient très attirant. »