Histoires : nom féminin pluriel / Comment représenter l’histoire ?

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Depuis longtemps, la frise chronologique s’est imposée dans les salles de classe comme un outil incontournable pour représenter les événements historiques. Cette représentation linéaire permet d’organiser les faits selon leur durée, leur succession et leurs interconnexions sur la flèche du temps. La designeuse Marie Jouble invite à repenser les formes de représentation de cette frise pour inclure des récits marginalisés tels que l’histoire des femmes. Dans son projet de diplôme intitulé Histoires : nom féminin pluriel, elle propose de repenser les supports pédagogiques et conçoit des kits éducatifs visant à rendre visibles de nouveaux récits.

« Dans mon parcours scolaire, l’histoire ne m’a jamais vraiment trop intéressée. Le point de départ de mon projet de diplôme, c’est qu’en faisant mes recherches pour mon mémoire (sur les formes et usages de la non-mixité), j’ai trouvé plein d’histoires trop fun et hyper intéressantes. Je me suis rendu compte de toutes les ressources qu’on a, et qui ne sont jamais mises en valeur. » Marie Jouble

La designeuse
Marie Jouble est diplômée de l’ENSCI (École nationale supérieure de création industrielle) à Paris en 2021. Elle y entame d’abord un mémoire de fin d’études sur les formes et usages de la non-mixité, avant d’engager son projet de diplôme sur les ressources et outils graphiques pour rendre visible l’histoire des femmes. Son travail s’appuie sur la pédagogie Freinet et sa vision sur l’imprimerie. Lors de notre échange sur son projet, elle me parlait aussi de son attrait pour les jeux de société anciens Nathan Éducation. Elle continue aujourd’hui sa recherche au sein du Centre d’expérimentations pédagogiques de l’Institut Villebon Charpak, en parallèle de son activité d’indépendante.

Le projet

Histoires : nom féminin pluriel, est un ensemble de supports. Le premier est un site web de ressources historiques sur l’histoire des femmes à destination des professeurs. Le second est un carnet d’activités graphiques qui s’adresse aux élèves (de la sixième à la terminale), accompagné d’un kit pédagogique. L’enjeu de son projet est de proposer des façons plurielles de représenter le temps. Marie Jouble était accompagnée par une professeure d’histoire durant son projet de diplôme.

Le carnet regroupe 9 activités, aux niveaux de difficultés croissants. Chaque activité a pour objectif d’imaginer d’autres façons de représenter le temps pour donner de la place aux récits. Ces activités sont accompagnées d’une consigne particulière. On y retrouve par exemple une page d’activité sur les couleurs dont l’objectif est décrit ainsi : « La couleur sera utilisée dans de nombreuses activités, l’objectif ici est de comprendre ce que peut apporter l’usage de la couleur en termes de hiérarchie, de mise en valeur et d’organisation. ». La consigne est la suivante : « Représente sur la grille les grandes périodes historiques: Antiquité, Moyen-âge, Temps moderne, Époque contemporaine. Pour commencer, choisis une couleur par période, puis décroche les grilles en suivant les pointillés, elles sont prédécoupées. Il y en a plusieurs, tu peux tester différentes mises en forme des gommettes. Écris le nom de la période directement sur les gommettes. ».

Le carnet est façonné avec une reliure spirale, ce qui facilite le découpage des différents éléments prédécoupés. Il est conçu pour un usage plutôt individuel. En le concevant, Marie se rappelait du cahier d’activités qu’elle avait au collège, notamment en anglais, qui accompagnait le manuel scolaire. Les pages étaient détachables pour pouvoir ensuite les coller dans son cahier. Cependant, au fur et à mesure de l’application de son projet, la designer s’est rendu compte que le format PDF était préférable (moins coûteux en termes de production, mais aussi plus facile à propager). Elle envoie donc des PDF aux professeurs, qu’ils peuvent ensuite imprimer.

Le kit pédagogique est lui destiné à la construction collective d’une « frise ». Il se constitue de cartes pour classer, de fonds quadrillés pour délimiter, de cartes légendes, de gommettes et d’un guide d’utilisation.

Dans les deux cas, elle a pensé à associer un répertoire de formes (losanges, ronds) à des actions de représentation du temps (zooms, superposition). Marie y associe des couleurs et des dégradés. Elle envisage les couleurs pour catégoriser les informations. Un des objectifs du projet est de proposer différentes échelles de temps, pour cela elle choisit aussi de s’éloigner de la forme linéaire. Par exemple, elle propose d’utiliser la forme de l’arche associée à un dégradé pour compacter ou étirer le temps selon le pliage. La diversité du répertoire graphique qu’elle construit permet à chaque élève de s’approprier la représentation du temps et de se détacher de la représentation linéaire. Ainsi les formes de représentation du temps sont plurielles et individuelles.

La démarche de conception
Marie travaillait sur deux tableaux. Elle essayait d’un côté de collecter un maximum d’histoires qui pouvaient l’intéresser. De l’autre côté, elle testait plein de modes de représentation en se fixant des contraintes graphiques. Quand ses recherches ont commencé à être riches et qu’elle a commencé à construire un laboratoire graphique solide, elle a présenté sa recherche à une historienne avec qui elle a pu échanger. Quand elle a transformé sa recherche en activités, elle les a fait tester à ses camarades, puis à des enfants d’amis et enfin à une classe de quatrième au collège.

Son application en milieu scolaire
Dans l’atelier mené avec une classe de CM2 à l’école élémentaire Aulagnier (Asnières-sur-Seine) de février à juin 2024 (lors d’une résidence Création en cours avec les Ateliers Médicis), elle fait usage de ce kit pédagogique à travers différentes étapes. Par exemple, lors de la résidence création en cours, Marie Jouble propose par exemple d’inclure dans la pédagogie des outils déjà connus tels que l’arbre généalogique pour fabriquer la petite histoire de leur vie à leur propre échelle. En partant de la forme de pastilles, chaque arbre généalogique est différent de celui du camarade, tantôt un nuage de points, une autre fois très linéaire. Cela montre bien comment les personnes peuvent être mises en lien ou éloignées. Après avoir expérimenté les différents outils graphiques, les élèves ont engagé une recherche de documentation autour des femmes calculatrices dans le monde. Ils ont ensuite utilisé les outils graphiques pour raconter l’histoire de ces femmes. Ici, les couleurs permettent de catégoriser les récits. Le temps est représenté en violet, tandis que le rose, l’orange, le marron, le blanc viennent superposer des récits sur la ligne du temps. Le choix de formes courbes permet de comprendre comment la vie de ces femmes et leur recherche s’entrecroisent et interagissent les unes avec les autres.

Lors de son application, Marie a pris du recul sur son projet. Elle a notamment relevé les limites. Avant elle reliait l’esthétisme à l’apprentissage car elle pensait que si on avait une appétence pour les outils, cela pousserait à apprendre et à faire l’activité. Avec son projet, elle a remarqué que ce propos est contrasté. Elle soulève la tendance esthétique à faire des objets peut-être trop compliqués pour des publics jeunes. Elle conclut par : Plus on est simple et synthétique dans les formes et les couleurs qu’on utilise, plus c’est facile de s’approprier les outils.

Conclusion
En proposant des outils graphiques alternatifs à la frise chronologique traditionnelle, le projet Histoires : nom féminin pluriel invite à repenser la manière dont nous transmettons le récit historique. Au-delà de la simple remise en question d’un support pédagogique, Marie Jouble offre aux enseignants et aux élèves les moyens de construire des représentations plurielles du temps, où la valorisation graphique offre aux récits souvent oubliés une nouvelle place.
L’expérimentation menée en classe a confirmé l’importance de la simplicité : des formes accessibles et des codes couleurs clairs favorisent l’appropriation par les élèves. Le kit pédagogique n’est pas une solution figée mais un point de départ, destiné à être réinvesti et adapté par chaque enseignant selon son contexte. En révélant la diversité des récits historiques et leurs interconnexions, ces nouveaux modes de représentation ne changent pas seulement la forme : ils transforment aussi le regard que nous portons sur l’histoire elle-même.

Sources
– https://www.ensci.com/galerie-des-ateliers/un-projet?tx_news_pi1%5Baction%5D=detail&tx_news_pi1%5Bcontroller%5D=News&tx_news_pi1%5Bnews%5D=43439&cHash=38dfb626706dd03f8f9f22837990a9ba
– https://www.ateliersmedicis.fr/le-reseau/projet/histoires-nom-feminin-pluriel-30262
– https://www.instagram.com/mariejouble/
– https://youtu.be/pguaitjHZ_0