Un langage graphique universel peut-il exister ?

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Curiosités
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Étude de cas du langage graphique de l’encyclopédie “Tout le monde se parle” et des premières recherches de pasigraphie.

Comment se faire comprendre et comment communiquer de manière universelle ?
Ici, il ne s’agit pas de langue, mais bien de langage. Il est important de savoir distinguer cette nuance. Nous distinguons d’abord le langage humain du langage animal. Dans le premier cas, le langage est une faculté que les hommes possèdent d’exprimer leur pensée et de communiquer entre eux au moyen d’un système de signes conventionnels vocaux et/ou graphiques constituant une langue. Chez les animaux, le langage est considéré comme régi par l’instinct ou la nécessité.
La langue quant à elle est un système de signes vocaux et/ou graphiques, conventionnels, utilisé par un groupe d’individus pour l’expression du mental et la communication.

La question d’un langage universel a toujours fasciné les hommes. Par quels moyens un langage pourrait-il permettre de communiquer entre tous les êtres vivants sans dénaturer et porter préjudice à la construction sociale et culturelle de leur propre langue ?

Très vite, les Hommes ont tenté de créer un système de signes universel : la pasigraphie. Ce terme inventé par Joseph de Maimieux en 1797 décrit un genre d’écriture lisible dans toutes les langues. Ces symboles sont utilisés avant tout pour communiquer et non pas pour parler. Nous pouvons citer comme exemple les hiéroglyphes égyptiens, à mi-chemin entre une pasigraphie et une écriture, le I-Ching, le Didascalocophus de Geroge Dalgarmo, la caractéristique Universelle de Leibniz ou encore l’idéographie de Gollob Frege. À ce jour, le langage universel le plus abouti est le Bliss inventé par Charles Bliss en 1942. C’est un langage visuel simple s’appuyant sur une série de 50 symboles figuratifs associés à la grammaire qui créent des concepts en logogrammes.
Par exemple, pour créer le mot lion, on reprend les symboles animal+griffes+cheveux.

Aujourd’hui, de nouveaux supports permettent de retracer l’histoire de la communication. C’est le cas de l’encyclopédie Tout le monde se parle ! de Romana Romanyshyn et Andriy Lesiv parue aux Éditions Rue du Monde en 2025. Elle retrace les différentes manières de communiquer chez les humains et autres êtres vivants, des premiers pictogrammes gravés dans la pierre à aujourd’hui et l’ère numérique.
La pictographie, ce système de notation graphique via des dessins figuratifs peut se rapprocher de la pasigraphie. On y retrouve la volonté d’établir un système d’écriture universel. Les trois exemples de cas suivants viennent questionner le titre du livre “Tout le monde se parle”, une expression faisant référence à une potentielle universalité de la communication et surtout de la compréhension.

Dès les premières pages (pages 10-11), le livre “Tout le monde se parle” vient relater les premiers récits autour de la transmission des informations. Depuis la préhistoire, les hommes ont cherché à communiquer entre eux via des signaux afin de se préserver des potentiels dangers. En passant par la voix, la fumée des feux allumés, les battants des tambours, le soufflement des cornes… les premiers systèmes de communication universels sont apparus. Ce récit chronologique est accompagné dans le livre par système visuel et sonore coloré représentant la nature de ces signaux. Les parties textuelles informatives ainsi que les éléments visuels de second plan sont traités en bleu, couleur peu saturée permettant à l’œil de se concentrer sur les autres éléments. En effet, les signaux représentés, ici la fumée du feu ainsi que le battement des tambours sont traités en rouge et vert vif sous la forme de bulle de communication et de point d’exclamation. La ponctuation devient un symbole graphique à part entière dont la connotation de “l’importance” prend son sens pour symboliser le danger ou l’appel à l’aide. La double-page se construit à la manière d’un dialogue entre les deux personnages, ne fonctionnant pas indépendamment l’une de l’autre.

Le système graphique mêlant pictographie et trichromie se poursuit au fur et à mesure du livre. On y retrouve certaines pages sur la communication vestimentaire, la communication informatique, l’écriture… La multiplicité et diversité des formes permet une lecture fluide et compréhensible du sujet. Rapidement, le livre aborde la question du langage (pages 72-73). On y retrouve un inventaire des différents langages humains : le langage sifflé, les langues construites, les langues éteintes, la barrière de la langue, les langues en voie de disparition… La complexité de mettre ces thèmes sous forme visuelle dénote avec le reste du livre. En effet, chaque sujet abordé dans les différentes doubles pages traite d’un sujet différent. Ici, la question du langage est représentée essentiellement sous la forme visuelle de la bouche à travers le système colorimétrique saturé utilisé précédemment et l’emploi du rouge vif. Cependant, la diversité des mots répertoriés dans l’inventaire ci-dessus est toute représentée de la même manière. Le système pictographique qui fonctionnait jusqu’ici est dans cette double page nullement diversifié. Elle témoigne d’une difficulté de représentation des multiples langages et questionne l’universalité pictographique autour de ce thème.

Par la suite, le livre “Tout le monde parle” nous invite à analyser le langage corporel (page .82-83) en effet, la démarche, la posture, les mouvements ou encore les expressions du visage permettent d’identifier les certains sentiments ou pensées d’une personne. Ce sont d’autres types de signaux non verbaux permettant de communiquer avec un ou plusieurs interlocuteur.ice.s. La question du langage corporel est ici traitée sous la forme d’un personnage dont certaines parties du corps sont mises en lumière. La couleur est ici traitée d’une manière particulière. Le rouge renvoie à des émotions ou pensées négatives, tandis que le vert reflète la positivité. Le visuel de la préoccupation est par exemple représenté de manière négative, à travers un personnage bleu dont les membres supérieurs et inférieurs renfermés sur eux-mêmes et collés sont traités avec du rouge vif. A contrario le personnage représentant le fait d’être décontracté se présente d’une couleur bleue dont les membres inférieurs sont relâchés éloignés l’un de l’autre dans une couleur verte.
Ces modes de représentations questionnent l’universalité des postures, mais aussi le regard positif ou négatif que l’on porte sur eux. Selon les cultures, certaines positions ou manières de se comporter au niveau corporel ne vont pas être perçues de la même manière. Cependant cette double page ne la questionne pas. Par exemple, le mouvement de tête de haut en bas signifie l’approbation pour de nombreuses cultures occidentales. Ici le personnage représentant le “oui” est représenté avec la couleur verte. Mais dans certaines cultures, ce geste peut symboliser la contradiction ou encore l’incompréhension.
Au-delà de l’universalité pictographique, le livre “Tout le monde se parle” a essayé de représenter une certaine universalité de la colorimétrie pouvant être assignée à quelque chose de positif ou de négatif.

“Tout le monde se parle” se présente comme un inventaire des différents moyens de communication, et des langages humains et non-humains. En traitant ces sujets aussi bien dans le fond que dans la forme, ce livre, questionne la compréhension pictographique et colorimétrique universelle. À l’inverse de la pasigraphie qui se définit comme un système de signes universels, nous avons pu constater via les différentes études de cas que la représentation figurative de certains thèmes peut parfois être confondue voire même comprise de manière complètement opposée lorsque celle-ci est combinée à un système de couleurs inadéquat. Bien que le graphisme pictographique utilisé permette de comprendre clairement certains messages, il re questionne l’universalité de la communication via le titre “ Tout le monde se parle” ? Il est peut-être certainement possible que tout le monde puisse se parler ou au moins communiquer, mais qu’en est-il de la compréhension ? La pasigraphie sous la forme de visuels non figuratifs, peut-elle être un moyen de communiquer et d’être compris de manière universelle ?

Romana Romanyshyn, Andriy Lesiv, Tout le monde se parle ! Petite encyclopédie des 1000 manières de communiquer chez les humains et autres êtres vivants !, Rue Du Monde Eds, 2025